dimanche 21 octobre 2012

Ten years after et des poussières !

De g à dr : Richard Fontaine, Alec Richard, Jean-Louis Briand, Yves Tribaleau, 
Christian Savigny, André Beldent et Guy Bernardeau. 
MLC des Saulnières, samedi 20 octobre 2012. DR.

Il est de ces soirées magiques où tout est possible... 

C'est à la MLC des Saulnières (Le Mans) que s'est produit cet instant miraculeux lorsque, devant quelques privilégiés qui venaient d'assister au retour triomphal de Ciel d'Eté devant plus de 500 spectateurs, l'on a vu le line-up historique de Heaven Road prendre la pose pour garder à la postérité ce moment hors du temps. Sam, Alec, Miror, Bobby, Kick's, Macson et Gus, soit la quasi-totalité de la formation qui avait pris d'assaut le Golf Drouot au printemps 1971, se retrouvaient comme si c'était hier. 

C'était un peu la surprise inespérée de cette soirée "Le Mans Rock Legends 2", laquelle avait déjà offert de retrouver Ciel d'Eté, toujours habité par ce plaisir de jouer et son dévouement au bon vieux rock & roll, avec un répertoire somptueux aux airs de machine à remonter dans le temps, de Cream au Michael Schenker Group, de Spooky Tooth à Deep Purple, ou encore de Ten Years After à Thin Lizzy. Souvenirs complices, anecdotes cocasses échangées au gré de grands éclats de rire, le plaisir était manifestement considérable, de partager à nouveau ces tranches de vie hors du commun, en écho aux panneaux illustrés de l'exposition "Le Mans Rock Legends" qui les mettaient à l'honneur. 

A suivre très prochainement un compte-rendu de ces deux folles soirées "Le Mans Rock Legends" avec les Shouters... 


vendredi 17 février 2012

Le Mans Rock Legends / Revue de presse

Extraits de la presse locale qui met à l'honneur le projet "Le Mans Rock Legends", avec un concert unique, très attendu, des Shouters et Ciel d'Eté ce samedi 3 mars à la MLC des Saulnières (20 h 30 / Entrée 10 € / Réservations 02 43 14 55 15) et l'exposition qui permet de retrouver les acteurs, les lieux et l'ambiance de ces folles années 60-70 en terres mancelles...


lundi 23 janvier 2012

Le Mans Rock Legends


Attention, évènement à ne pas manquer !

Beaucoup - votre serviteur en premier - en rêvaient, ils vont le faire : Ciel d'Eté est de retour !

A l'occasion du projet "Le Mans Rock Legends", organisé par la Maison des Loisirs et de la Culture des Saulnières (Le Mans) et l'association des Shouters, et à l'invitation de ces derniers, Ciel d'Eté se reforme exceptionnellement pour un concert unique.

L'occasion pour les fans de retrouver Macson, Sam, Kick's, Popoff et Raymond ensemble sur la même scène pour la première fois depuis... 1983. Un répertoire de rêve, puisant dans les racines de blues et rock de Heaven Road jusqu'aux standards de prédilection de Ciel d'Eté, avec également quelques surprises...

A la même affiche, les Shouters, qui offriront une séance de rattrapage pour tous ceux qui avaient raté leurs concerts à Laval en 2009 et 2010.


"Le Mans Rock Legends"
avec Ciel d'Eté et Les Shouters
MLC des Saulnières / 239 avenue Rhin & Danube, Le Mans
Samedi 3 mars 2012
A partir de 20 h 30
Tarif : 10 €
Réservations au 02 43 14 55 15

Cerise sur le gâteau, la Maison des Loisirs et de la Culture des Saulnières proposera une exposition sur ces pionniers des musiques rock en Sarthe, du 13 février au 17 mars 2012. Entrée libre, sur les horaires d'ouverture de la structure.

A bientôt !

samedi 3 décembre 2011

Les archives Peoria

Thierry Panetier et Patrick Gleyzes, 2011

C'est dans un restaurant du Mans, il y a quelques semaines, que j'ai eu le plaisir de retrouver Thierry Panetier et Patrick Gleyzes, deux acteurs essentiels de notre aventure. Les musiciens manceaux connaissent bien Patrick Gleyzes, en tant que musicien, mais également pour son rôle important dans le développement des musiques actuelles, entre autres au sein de la structure Abrazik, dans laquelle tant de talents ont éclos.

J'avais déjà rencontré Thierry et Patrick séparément il y a quelques années, après des recherches liées à l'association Peoria, qui a joué un rôle important dans l'histoire du groupe Satan (cf : 1973 : de Heaven Road à Satan). A cette époque, Patrick Gleyzes avait eu la gentillesse de me confier les archives de l'association, lesquelles allaient se révéler extrêmement précieuses dans le cadre de mes recherches. En effet, celles-ci comprenaient un grand nombre de documents parfaitement conservés ayant trait à l'activité de l'association de sa constitution entre novembre 1973 et la rentrée 1974. C'est sur cette période courte mais intense en effet que Peoria avait offert au public manceau de grands moments musicaux en organisant des concerts gravés dans les mémoires, avec des formations mythiques telles que Gong, Zao ou Nucleus. Mais en parallèle, Patrick et Thierry avaient également joué un rôle déterminant dans le parcours de Satan en organisant pour eux une tournée au printemps 1974, dont le coup d'envoi était le fameux concert en ouverture de Caravan au Théâtre Municipal du Mans.

Les archives de Peoria offraient donc une documentation riche et complète sur cette partie du parcours du groupe. Y étaient conservés de nombreuses photos et documents de communication (affiches, dossiers de presse), mais également des contrats, courriers ainsi qu'un journal de bord reprenant la totalité des démarches entreprises avec les programmateurs et organisateurs qui constituaient les interlocuteurs de l'association. Enfin, des documents de comptabilité complétaient le dossier, des comptes liés aux concerts jusqu'aux factures d'essence, permettant de retracer avec une redoutable précision l'itinéraire exact du groupe sur la route !

Ces archives constituaient donc un matériau précieux et providentiel, qui permettaient de s'appuyer sur des bases concrètes pour mieux comprendre cette période riche et déterminante dans l'histoire de Satan, que vous serez invités à retrouver dans le prochain épisode, bientôt disponible sur ce blog, et consacré dans le détail à l'année 1974.

Mais revenons à Thierry et Patrick. Amis depuis l'école, ils ont vécu ensemble leurs premiers émois musicaux, d'abord rock, puis jazz, au début des années 70. Tandis qu'ils faisaient leurs premières armes sur scène au sein du groupe Thébaïde (dans lequel on retrouve notamment Paul Maucourt, futur membre fondateur du Grand Orchestre du Splendid), ils s'intéressaient à la scène rock mancelle. Et c'est dans ce contexte qu'intervient Heaven Road, que Patrick découvrit à l'occasion d'une boum de fin d'année à l'Ecole Normale, animée par le groupe. Patrick : "J'habitais à l'époque rue Julien Bodereau, donc tout à côté de l'E.N. à la Croix de Pierre, et c'était quelque chose d'assez incroyable que de découvrir Heaven Road comme ça, juste à côté de chez moi". Thierry : "C'était un groupe que l'on trouvait intéressant, parce que c'étaient de bons musiciens, plutôt charismatiques, qui jouaient la musique que nous aimions, et qui la jouaient plutôt bien". Et les deux amis de se remémorer la fameuse version de "Astronomy Domine"... "C'étaient des types sympas, que nous aimions bien, alors on a voulu les aider. Avec nos petits moyens, mais avec une vraie envie et même un certain culot, peut-être même de l'inconscience !"

Thierry Panetier et Patrick Gleyzes, circa 1977-78

Et c'est donc quelque trente-huit ans plus tard, autour de la restitution de ces archives à leurs propriétaires, que les souvenirs de cette époque resurgissent, au gré de savoureuses anecdotes ("Ah les virées à Orléans dans la 2 CV d'Alec !", "Oh le van de Gong et le contrôle policier sur la route !"), et de témoignages passionnants qui éclairent sur l'engagement quasi-militant de Patrick et Thierry dans la musique, avec une ferveur et une sincérité qui force l'admiration et le respect.

En attendant de retrouver Peoria dans le prochain épisode des aventures de Satan, votre serviteur souhaite adresse un grand merci à Thierry et Patrick pour leur soutien et leur gentillesse !

dimanche 12 juin 2011

Alec raconte !

Tout (ou presque) a été dit sur Heaven Road. Je me limiterai donc à raconter quelques souvenirs qui m'ont marqué, quelques anecdotes et impressions, au fur et à mesure que ça me revient en mémoire... et pourquoi pas retravailler certains morceaux que l'on jouait à cette époque, pour notre plus grand plaisir, et celui de nos "vieux" fans...

J'ai commencé à côtoyer le milieu "musicos" à 17 ans, en suivant les Blackers. J'étais fan de batterie, et je montais et démontais celle de leur batteur, qui n'était autre que René Guérin, qui est passé par la suite chez Alan Jack Civilisation, puis chez Martin Circus. Il est aussi le fondateur de la revue Batteur Magazine. J'avais d'ailleurs présenté René Guérin à Boby (Yves Tribaleau), mais il n'y a pas eu de suite...

Je "m'amusais" aussi au piano. C'est là que le guitariste des Field Flowers m'a proposé de jouer avec eux. Mais ce groupe s'est assez rapidement disloqué. Et par la suite, alors qu'il n'y avait même plus les Redskins, un groupe extraordinaire dont l'élément principal était Robert Dhal, guitariste de grand talent, j'ai découvert Heaven Road. J'étais devenu un de leurs "groupies". Je me souviens même m'être imposé aux côtés de Gus, à l'éclairage. J'étais à l'armée à cette époque, mais étant marié, j'ai bénéficié d'une incorporation rapprochée, à Angers pour être plus précis. J'étais en "perm" tous les week-end. C'est à cette époque que Chouchou (Michel Chevrier) m'annonce que leur claviériste Christophe Plettner quittait le groupe, et me propose de le remplacer. Je lui ai répondu que je ne savais pas si je serais à la hauteur. Il m'a rétorqué que j'avais "l'esprit" et que ça pourrait le faire. Quand on s'est mis créer nos propres compositions, chacun apportait ses idées, et on les travaillait ensemble. C'est l'idée même que je me faisais d'un "groupe".



Boeuf à la Chambre du Commerce du Mans, circa 1967 (outre Alec Richard aux claviers, on reconnait respectivement à la guitare et au micro, Pierre Capelle et Michel rascagnères, futurs membres du Ramsey Set)

La tournée des plages :

Ce qui devait être une tournée s'est en fait soldé par un contrat au "Casino" de Taron-plage (qui n'avait rien d'un casino, soit dit en passant), et nous étions payés aux entrées. C'est à dire qu'effectivement, nous ne savions pas comment nous allions payer le camping, au bout d'un mois et demi... Et - ô miracle - je ne me souviens plus si c'est venu d'Yvon Botrel ou d'Alain Lorréard, "on" nous propose un passage-gala au cours d'un bal animé par le groupe (ou orchestre) Granvoinet Forum, au fin fond de la Vendée profonde. Et (ouf!!!), nous voilà revenus au Mans !!!



Michel Chevrier, André Beldent et Alec Richard sur scène avec Heaven Road, 1971

Episode MJC Château du Loir :

Nous jouions en première partie de Magma. Quand ces derniers se sont retirés de la scène, je me souviens d'un Tribaleau bondissant sur scène, en furie, prenant le micro et annonçant: "Voilà ce qui se passe, on a un contrat, ils ne veulent pas nous payer si on ne joue pas plus longtemps. Nous, on a rempli notre contrat !!! (sic)" En fait, ça s'est terminé par un boeuf avec quelques éléments de Magma et de Heaven Road (sans Vander, bien entendu...)



Heaven Road dans les coulisses du Golf Drouot, 5 mars 1971 (de gauche à droite : Christian Savigny, Alec Richard, Michel Chevrier, Richard Fontaine, André Beldent et Jean-Louis Briant)

Episode Golf Drouot :

Nous y sommes allés très décontract'. Mais c'était malgré tout Paris, le Golf ! On ne savait pas dans quel ordre les groupes passaient, et Paris regorge aussi de talents. Finalement nous sommes passés en dernier!... Yesss!!! Nous avions bien préparé notre répertoire, le temps de passage étant limité. Mais dès les premiers morceaux, nous avons senti un certain enthousiasme croissant du public. Il faut dire aussi que parmi les spectateurs, il y avait un certain Thomas, qui avait rameuté une équipe de joyeux drilles. On avait même failli ne pas jouer notre dernier morceau, ayant dépassé le temps imparti. Finalement, le sonorisateur a accepté de nous laisser terminer, par un morceau de choix: "Rock Your Mama" version Heaven Road. Pourtant, il s'en est fallu de peu que nous ne puissions aller jouer au Golf. En effet, j'étais militaire, jusqu'à présent toutes mes "perms" avaient été acceptées. Pourtant, juste ce week-end, ma perm avait été refusée. Qu'à cela ne tienne, je suis parti en "fausse"...

Bien sûr, il y a des albums et des musiciens qui m'interpellaient à cette époque. J'aimerais en l'occurrence retrouver l'album de East of Eden, "Nymphenburger". Sinon, j'étais fan des Yardbirds et des Kinks, et toute la lignée qui a suivi : Deep Purple, Led Zeppelin, etc. Mais le principal, c'était le blues, et ça l'est toujours d'ailleurs. Entre autres John Mayall, que j'ai vu à Bagnol sur Cèze il y a quelques années, avec le même jour et juste après, Nine Below Zero. Que du bonheur ce soir-là !

mardi 19 octobre 2010

Alec's back !


Ce n'est pas sans un immense plaisir, et tout à fait par hasard, que votre serviteur a pu retrouver la trace d'Alec Richard. Alors que les recherches piétinaient depuis près de six ans, c'est à la faveur d'un miraculeux et monstrueux coup de bol que je me suis trouvé en possession d'une piste fiable qui m'a fait remonter la filière jusqu'au Gard, où vit désormais Alec.

Alec a été le claviériste de Heaven Road entre 1970 et 1972 et a participé à quelques-uns des faits d'armes les plus marquants du groupe, tremplins victorieux au Golf Drouot, maquettes en studio pour Polydor et Vogue, débâcle du festival de Malicorne...

Alec connaissait le blog et s'affaire actuellement à rassembler ses souvenirs pour nous proposer prochainement un récit de ses aventures avec le groupe. La suite au prochain épisode...

vendredi 8 octobre 2010

Les archives de l'INA

Elles dormaient depuis maintenant plus de 35 ans, et ont récemment refait surface, grâce à l'opiniâtreté de votre serviteur et surtout la grande compétence et gentillesse des agents de l'Institut National de l'Audiovisuel. C'est à Rennes, à la branche Atlantique de l'INA, qu'ont été retrouvés deux extraits d'un tournage réalisé au prieuré de Vivoin et diffusé le 4 Janvier 1974 au journal du soir de la chaîne régionale FR3 Le Mans.

Satan avait eu effectivement les honneurs de la télévision locale suite à sa victoire au Super Tremplin Extra du Golf Drouot du 14 décembre 1973. Et c'est un reportage de près de sept minutes qui avait été consacré au groupe et à ses musiciens. On y retrouve Satan, filmé dans le cadre particulier du prieuré de Vivoin, interprétant des extraits de "La Nuit des Temps", "La Chasse Royale", "Le Voyage" et "O.S.". Entre ces séquences live, on trouve des interviews des musiciens, lesquels présentent chacun l'une des différentes dimensions du groupe. Sam intervient en premier pour présenter les membres de Satan et les techniciens, avec un éclairage sur le parcours du groupe depuis sa création, Jérôme définit ensuite l'identité musicale et artistique de Satan ainsi que les caractéristiques de sa formule sonore, puis Kick's présente le processus créatif du groupe, tandis que Macson évoque l'avenir immédiat de Satan tel qu'il se présente à cette époque. Un document émouvant, qui offre une belle illustration de l'indéniable cohésion qui règne entre les quatre musiciens, et qui témoigne de l'engagement et la sincérité du groupe dans sa démarche artistique.

Le second extrait exhumé des archives de l'INA Atlantique est une autre séquence tournée le même jour mais inutilisée pour ce reportage. Présentant le final de "La Nuit des Temps", la séquence sera diffusée le 18 mars 1975 pour annoncer le concert de Satan à la Salle des Concerts du Mans.

Une ombre au tableau : cela nous a été confirmé par l'INA Atlantique, le document présentant Ciel d'Eté interprétant en play-back "Le Fou" à l'occasion de la parution de son 45 tours, tourné chez FR3 Nantes et diffusé le 8 août 1975, est malheureusement perdu, puisque son support n'a pas été conservé. Ce document, selon la formule consacrée, appartiendra par conséquent à la légende...

La redécouverte de ces documents, dont la recherche constituait l'une des étapes majeures du travail de restitution sur le parcours de Satan, n'aurait été possible sans le soutien vital de Christian Savigny et André Beldent. Un grand merci à eux.

Cet aspect de l'histoire du groupe étant à présent mis à jour, plus rien à présent ne devrait pouvoir s'opposer à la rédaction du prochain article, consacré à l'année 1974, une année riche et complexe, cruciale dans le parcours de Satan, et qui commence justement par un fameux passage sur la télélocale...
Pour retrouver les archives de l'INA en ligne : http://www.ina.fr/

Back in the business !

A l'occasion d'un concert de Macson Le Groupe à Fontenay-sous-Bois chez l'ami Barbouille, lors de l'édition 2010 de la fête de la Madelon, quelques heureux veinards ont pu assister à de savoureuses retrouvailles sur scène ! En effet, pour la première fois sur la même scène depuis de nombreuses années, on a pu retrouver Macson et Kick's, pour une belle partie de rock & roll, à laquelle s'est jointe également le fantastique guitariste américain Peter Nathanson. C'est avec grand plaisir que nous vous faisons partager quelques témoignages de ce grand moment.

Christian "Kick's" Savigny

Jo Quellin et Christian "Kick's" Savigny

Peter Nathanson et André "Macson" Beldent

Macson Le Groupe avec Peter Nathanson
Rock on : pour retrouver l'actualité de Peter Nathanson http://www.myspace.com/peternathanson

jeudi 10 décembre 2009

Le retour des archives sonores !

Pour fêter le retour des extraits sonores sur le blog, voici un document exceptionnel, issu des légendaires "Tribaleau tapes", reprenant un enregistrement capté lors d'un concert de Heaven Road en 1972, et qui rappelle à quel point le groupe avait su faire sien le l'esprit et la lettre de Pink Floyd. En effet, à cette époque, Heaven Road avait coutume de proposer dans ses concerts une fabuleuse reprise de "Astronomy Domine", enchainée à sa fameuse composition originale "Soleils Couchants". Rien que pour vous... Enjoy !

jeudi 24 septembre 2009

Cenomanum ! Le document collector !

Document Emmanuel Réolid. Tous droits réservés.

Cenomanum, le groupe d'un jour (1976)

Michel Rascagnères et André Beldent, 28 mai 1976

Si l’on a coutume de dire que le monde est petit, l’adage s’appliquera à plus forte raison à la scène rock mancelle, où comme partout ailleurs, on a souvent vu des musiciens se croiser au gré des groupes, pour des projets durables ou plus éphémères. Et plus les affinités, musicales ou personnelles, qui scellent ces associations sont fortes, et plus fortes sont les chances de voir jaillir de véritables étincelles.


Christophe Foucher, 28 mai 1976

Au cours du premier semestre de l’année 1976, Christophe « Popoff » Foucher se voit signifier son appel sous les drapeaux. Son départ est prévu pour le début de l’été, et cette perspective ne l’exalte pas particulièrement. Elle signifie notamment qu’il devra mettre entre parenthèses sa pratique intensive et passionnée de la guitare. « Ça me déprimait totalement, je pensais que si je partais, ce serait foutu pour moi, pour faire de la musique. » (1) Afin de marquer le coup avant son départ à l’armée, Popoff a l’idée de monter un groupe pour la circonstance. Très vite, un collectif de copains se réunit ; un véritable petit who’s who de la scène rock locale puisqu’autour de Popoff, on retrouve des musiciens très côtés, issus de deux des meilleurs orchestres de bals sarthois. Qu’on en juge plutôt : le guitariste Hervé « Pépère » Chauvin, le bassiste Joël « Jo » Quellin, le saxophoniste-flûtiste Alain Mermoud et le chanteur Michel « Rascasse » Rascagnères, en provenance de l’orchestre de Claude Vandel ; et nos amis Sam, Macson et Kick’s, musiciens de Ciel d’Eté.

Tous ces musiciens se connaissent bien : Michel Rascagnères a régulièrement croisé Macson, Sam et Kick’s entre 1968 et 1973, à l’époque où leurs groupes respectifs, The Ramsey Set et Heaven Road, écumaient ensemble le Robinson, les bals et les concerts pop de la région. Il a également travaillé avec Kick’s et Hervé Chauvin au sein de l’orchestre de Claude Vandel à partir de 1974. Dès cette époque, des affinités s’étaient créées entre Kick’s et Hervé : « On s’est tout de suite bien entendus ; Kick’s avait une manière de jouer très particulière, qui était très intéressante. » (2). Alain Mermoud fait également partie de ce cercle, depuis son arrivée dans l’orchestre de Vandel septembre 1974, où il remplaça Michel « Chouchou » Chevrier, ancien membre de Heaven Road. Il a par ailleurs collaboré à un concert de Satan à l’Université du Maine, pour une expérience d’un soir avec cuivres et vents.

Christian Savigny, Michel Rascagnères, André Beldent, 28 mai 1976

Popoff, quant à lui, est un inconditionnel de guitare, de rock et de blues. Son apprentissage de l’instrument débute sur le riff de « Come Along », paru sur le premier single des Variations. Il se fera ensuite les doigts sur « All Your Love », superbe blues d’Otis Rush, repris avec fougue par John Mayall en 1966, sur l’album « Bluesbreakers with Eric Clapton ». Mais les origines de la vocation de Popoff sont à chercher ailleurs : « C‘est Macson qui m’a donné envie de faire de la musique ; mon rêve de gamin, c’était véritablement de jouer comme le guitariste de Heaven Road. » (3). En effet, le jeune Christophe est introduit dès 1972 dans le cercle du groupe par l’un de ses amis, Jean-Michel « Jimmy » Fouquet, originaire de Loué comme lui, et élève à l’école Normale de Garçons du Mans. Par ce biais, Jimmy fait connaître à Popoff la formation de ses collègues normaliens. C’est une véritable révélation : « Mon passage préféré dans les concerts de Heaven Road, c’était leur reprise de « Dust My Blues ». A chaque concert, c’était vraiment le titre que j’attendais. Et donc c’est un sacré souvenir, quand Macson s’avançait au micro pour le chanter… » (4) On se souvient effectivement qu’à cette époque les concerts de Heaven Road s’achevaient régulièrement sur une version incendiaire de « Dust My Blues », standard éternel de Robert Johnson, enregistré pour la première fois en 1936 sous le titre « Dust My Broom », recréée par Elmore James en 1951, et repris un nombre incalculable de fois, notamment par John Mayall, Canned Heat ou ZZ Top. « C’est resté un morceau-clé pour moi ; encore aujourd’hui, quand je joue, s’il n’y a pas « Dust My Blues » au programme, je suis en quelque sorte frustré ! » (5)

Popoff fera ses premières armes en tant que batteur dans une formation qui comprend également Jimmy et le guitariste Philippe Jamin. « On avait fait un concert dans le quartier du Ronceray, c’était une galère pas croyable. Et, moi, installé à la batterie, qui je vois arriver dans le public ? Macson et Kick’s ! J’étais mort de honte, à la batterie, devant Kick’s, je ne savais plus où me cacher, j’aurais voulu me tirer ! (rires) » (6) Quelque temps plus tard, Popoff intègre ensuite un orchestre de bal, Max Reynal et les Zodiaques, grâce à l’aide de Hervé Chauvin. A cette époque, Hervé Chauvin est, comme Macson, une référence pour Popoff qui observe leurs jeux et étudie leurs plans. « A cette époque-là, c’était très courant qu’un groupe t’invite à taper le bœuf sur scène. On te tendait une guitare, et hop ! Il y avait des lieux de rencontres, notamment à Beaufay. Et là par exemple un jour, j’étais à un concert des Shouters, et je vois Norbert Gobin qui me tend sa gratte ! Allez, hop, « Smoke On The Water » ! Et là, tu es dans tes petits souliers (rires)… » (7)



André Beldent, Christophe Foucher, Alain Mermoud, 28 mai 1976

Le groupe ainsi formé s’annonce d’emblée comme peu banal : outre le fait qu’il compte deux bassistes et trois guitaristes, on peut même parler toutes proportions gardées de « supergroupe », terme en vogue à cette époque pour désigner une formation associant des musiciens déjà connus du public. Cette dimension inhabituelle dans le paysage rock manceau donne au groupe un intérêt incontestable et augure d’un potentiel particulier. Pourtant, cette formation n’aura qu’une existence pour la moins brève. « A l’origine, ce groupe ne s’est monté que pour un seul concert, sans aucune vue future. Il s’agissait pour Popoff de partir faire son service militaire, et c’était donc une sorte de petite fête pour bien marquer ce moment. » (8). A peine formé, le groupe, qui n’a même pas de nom, se trouve engagé pour assurer la première partie d’un futur concert au Mans de la formation britannique Eddie & The Hot Rods. « Kick’s manageait l’affaire, il était très méticuleux, dans les détails d’organisation, pour les répétitions. » (9)

Le groupe est accueilli par Claude Vandel qui met à disposition son garage à Champagné, et dès les premières répétitions, l’association Chauvin-Popoff-Macson donne lieu à un incroyable foisonnement créatif : « C’était l’occasion rêvée de pouvoir mettre en commun des riffs, des parties rythmiques, d’évacuer un maximum d’idées. » (10). Quelques compositions sont donc assemblées, selon un panel d’inspirations assez varié : « Macson avait des influences plutôt basiques, mais à côté, ça allait chercher du côté de Yes, de Uriah Heep, etc… Tout ce qui était du rock pas de base. » (11). Les compositions du groupe témoignent effectivement d’une certaine complexité, notamment dans leurs structures, avec également des changements de rythme parfois abrupts. « Kiddy Monster », « Listen While The Music Plays » ou « Town And Country » sont de véritables petits monuments tarabiscotés, architecture audacieuses, dans lesquelles un nombre conséquent d’idées et de trouvailles se font suite à un rythme effréné. D’autres compositions ont une construction plus traditionnelle, comme « Summer Sun » (complainte mélancolique d’un prisonier qui passe l’été derrière les barreaux) ou le superbe « Maybe In Twenty Years Time », qui voit monter une tension savamment entretenue par la flûte d’Alain Mermoud, sur des textes intéressants de Michel Rascagnères (« Maybe in twenty years time, I’ll play with Jimmy Page… »).

Alain Mermoud, 28 mai 1976

La musique du groupe s’inscrit parfaitement dans son époque, encore marquée par les incroyables prises de liberté de la fin des années 60, où toutes les expériences étaient permises. Par exemple, le fait de voir trois guitares croiser le fer ensemble, chose plutôt rare, même si déjà vue chez le Blue Oyster Cult ou dans les passages les plus électriques des collaborations de Crosby, Stills, Nash et Young. Quelques années plus tard, on verra ce type d’exercice renouvelé par le Band dans son concert d’adieu « The Last Waltz », ou même lors d’une jam-session mythique rassemblant sur la même scène les trois anciens guitaristes des Yardbirds, Eric Clapton, Jeff Beck et Jimmy Page ! Ici, l’association des guitares de Macson, Hervé Chauvin et Popoff donne lieu à de belles constructions (« Town And Country ») dont le secret réside dans l’harmonisation de ces dix-huit cordes, pour un résultat – parfois brouillon il faut le reconnaître – qui évoque les travaux en binôme des guitaristes de Wishbone Ash (Andy Powell et Ted Turner) ou Aerosmith (Joe Perry et Brad Whitford), inspirés notamment du sacré duo formé par Rick Derringer et Johnny Winter dans le groupe de ce dernier, au début des années 70. Les basses, tenues respectivement par Sam et Jo Quellin, jouent elles aussi de concert : « C’était un groupe de fous, trois guitares, deux basses ! Je me souviens qu’il a fallu vraiment soigner l’écriture des parties de basse, pour que ça joue ensemble » (12). Les qualités instrumentales de l’ensemble sont accentuées par le jeu brillant de Kick’s, qui se montre à l’aise sur tous les registres. Avec une élégance insolente, il insuffle aux compositions une énergie et un dynamisme contagieux. On notera également la performance étonnante de « Screamin’ » Michel Rascagnères, dont les vocaux évoquent tour à tour David Coverdale, Eric Burdon ou Mick Jagger.

Au terme de plusieurs semaines de répétitions, le groupe, baptisé Cenomanum par Michel Rascagnères, effectue donc la première partie de Eddie & The Hot Rods à la Salle des Concerts du Mans, le 28 mai 1976. Ce concert se passe sans histoires, malgré le retard de la formation britannique, ce qui entraîna quelques problèmes de sonorisation. « On a eu un assez bon accueil, même s’il y avait un contraste évident entre nous et le public » (13). En effet, l’auditoire, qui s’est déplacé pour Eddie & The Hot Rods, recevra quelque peu fraîchement le répertoire de Cenomanum qui ne ressemble à rien de connu… Mélange de rythm & blues, de funk, de rock, de boogie et de rythmes complexes, la musique de Cenomanum a en effet de quoi déconcerter, surtout en comparaison du rock basique des anglais, figures montantes de ce qu’on appelle déjà le mouvement punk-rock. « Le public leur a fait un super accueil mais nous, on a trouvé que ça n’assurait pas du tout ! » (14). « Ce public était d’une autre génération. C’est dur à dire, mais nous, on n’avait que 25-26 ans, mais on était déjà vieux. » (15)


Christophe Foucher et Alain Mermoud, 28 mai 1976


L’aventure Cenomanum n’aura pas de suite, mais malgré sa très brève existence, il subsiste quelques témoignages intéressants, notamment un document vidéo d’une dizaine de minutes, tourné en super-8 et offrant deux extraits de « Summer Sun » et « Town And Country », avec une qualité d’image et de son relativement honnête. Le cadrage se concentre essentiellement sur Macson et Michel Rascagnères, laissant tout de même parfois entrevoir Popoff, Alain Mermoud et Kick’s. Ce témoignage montre un groupe appliqué, concentré sur sa musique, et par conséquent quelque peu statique. Ce qui n’empêche pas de percevoir un feeling monstre, une complicité manifeste entre les musiciens, à travers quelques clins d’œil, quelques sourires qui en disent long. Le plaisir de jouer apparaît de façon encore plus évidente dans la gestuelle habitée de Michel Rascagnères, ou dans cette superbe image d’un Macson, la tête renversée en arrière et les yeux clos.

Christian Savigny, Michel Rascagnères, André Beldent, 28 mai 1976

Il existe au moins un autre document concernant Cenomanum, l’enregistrement d’une répétition chez Claude Vandel, avec six titres, « Maybe In Twenty Years Time », « Listen While The Music Plays », « Fuck Me Suck Me », « Summer Sun », « Kiddy Monster » et « Town And Country ». Les interprétations sont solides et attestent de la maîtrise des musiciens sur un répertoire pourtant très fraîchement constitué. On sent même régner une très bonne humeur tout au long de la trentaine de minutes que dure ce document, d'une qualité sonore très correcte.

Malgré les importantes qualités de la musique de Cenomanum, on peut être surpris de la sévérité avec laquelle les musiciens eux-mêmes reconsidèrent aujourd’hui leur propre démarche. « J’ai réécouté quelques extraits de Cenomanum, dont j’avais gardé un bon souvenir. Cela m’a paru prétentieux, inutilement virtuose (et encore, pas vraiment). » (16) Kick’s nuancera quelque peu lors d’un entretien ultérieur : « Mon jugement est sévère parce que j’ai entendu tellement de musiciens merveilleux sur scène et sur disque dans toute ma vie (qui commence à être longue), que rétrospectivement, je nous trouvais présomptueux dans notre démarche, par rapport à notre réel niveau technique. Ce qui ne veut pas dire que nous étions mauvais. […] C’est une musique qui vieillit mal, car on n’y sent plus les racines. » (17) Cette notion de racines, de roots, est également très présente dans le regard que porte aujourd’hui Macson sur ses aventures musicales au sein de Satan, même si le propos s’applique très exactement à l’épisode Cenomanum : « Je considère ma démarche plus comme un flashback progressif que comme une évolution vers une musique futuriste. Le retour aux sources, c’est une chose à laquelle je tiens beaucoup, c’est-à-dire : quand on commence à faire de la musique, on essaie, d’une part, de copier les gens qu’on aime bien, puis on essaie de progresser en essayant d’inventer, de trouver quelque chose de personnel, de nouveau, et puis on s’aperçoit que la musique qu’on fait, c’est facile à jouer mais c’est pas facile à composer. Et puis on essaie de faire des choses qui ne se sont pas encore entendues et avec le recul on se rend compte que ce qu’on a fait, parfois, on s’est planté quelque part, quoi… On a fait des trucs un petit peu à côté de ce qu’on voulait faire, ou on s’est éloigné de ce qu’on aime. Et puis, voilà, après, petit à petit, on revient aux sources quand on entend des gens comme […] Clapton, eh bien c’est un monsieur qui a tout compris parce qu’il revient de plus en plus à ses sources. Quand on écoute Clapton aujourd’hui, on se rend compte qu’il revient de plus en plus à Robert Johnson. » (18).

Mais revenons à Popoff. Pour l’anecdote, il faut savoir qu’après cet épisode, il partira bien effectuer son service militaire, mais pour vingt jours seulement ! Il reprendra ensuite ses activités musicales, au sein de formations locales telles que Contrepoint (avec plusieurs futurs membres du Grand Orchestre du Splendid), OK (formé par le claviériste Jérôme Lavigne après son départ de Ciel d'Eté) ou Clin d’Œil (avec l’ancien batteur des Shouters Jean-Pierre Tribondeau). Popoff rejoindra ensuite la troisième mouture de Ciel d’Eté, entre 1981 et 1983, avant d’intégrer le groupe Experience.

André Beldent et Christophe Foucher, janvier 1981


Après s’être consacré à d’autres expériences, parmi lesquelles l’enseignement de la guitare, l’encadrement de stages, ou encore la création de spectacles (dont « Les Sables d’Allonnes » avec Patrick Gleyzes), Popoff sera reviendra à la scène avec Duel de Charme (avec François Rotzstein et Jean-Marc Drouet, anciens musiciens d’Opale et D. Livingstone), Music Box, Feedback et Memory Full (au sein duquel il retrouvera un autre ancien membre de Ciel d’Eté, le chanteur Francis Petit). Après une première expérience dans le domaine du spectacle jeune public, Popoff a récemment retrouvé son ami de longue date le claviériste Pascal Vollaire pour la formation du duo Permis de Jouer, dont le répertoire propose notamment une version de « Dust My Blues »…


Christophe Foucher 2009


Plus d’informations sur le groupe Permis de Jouer : http://www.duopermisdejouer.com/

1. Christophe Foucher, Avril 2005
2. Hervé Chauvin, Juillet 2004
3. Christophe Foucher, Avril 2005
4. Christophe Foucher, Avril 2005
5. Christophe Foucher, Avril 2005
6. Christophe Foucher, Avril 2005
7. Christophe Foucher, Avril 2005
8. Michel Rascagnères, Juillet 2004
9. Alain Mermoud, Mars 2005
10. Hervé Chauvin, Juillet 2004
11. Hervé Chauvin, Juillet 2004
12. Jo Quellin, Juillet 2009
13. Hervé Chauvin, Juillet 2004
14. Christophe Foucher, Avril 2005
15. Alain Mermoud, Mars 2005
16. Christian Savigny, Avril 2004
17. Christian Savigny, mail 10 Avril 2005
18. André Beldent, interview 15/05/99, émission « Progfest » (Radio Alpa)

lundi 15 décembre 2008

1973 : De Heaven Road à Satan

Heaven Road commence son année 1973 par une nouvelle apparition à la MJC de Château-du-Loir, à la mi-février. Le groupe est programmé dans le cadre de la fête annuelle de la Chandeleur des Jeunes, en première partie de Ange. Tout comme Magma (dont Heaven Road avait justement assuré la première partie pour la même manifestation, l’année précédente), Ange est un des grands espoirs de la pop-music française. Ce groupe de Belfort est à la tête d’une nouvelle tendance particulièrement porteuse, et qui se révèlera bientôt fédératrice, à savoir le rock progressif symphonique à la française. En effet, Ange, même s’il a inventé son propre style, revendique fièrement sa filiation avec des groupes britanniques comme King Crimson, les Moody Blues ou Genesis, réussissant avec un certain bonheur à transposer les univers de ces derniers dans un imaginaire très personnel, où toutefois les références littéraires sont plus à chercher du côté de Marcel Aymé que de Lewis Carroll. En fait, Ange se caractérise surtout par la forte personnalité de son leader Christian Décamps, qui assume les rôles de chanteur, claviériste et parolier. Décamps a une vision artistique forte, un univers créatif très personnel et surtout une véritable « patte ». On peut considérer qu’il est l’un des premiers en France à donner à la pop-music une dimension lettrée, avec des textes très originaux qui trouvent leur inspiration autant dans le surréalisme que dans la tradition rurale, aboutissant à une sorte de « heroïc-fantasy du terroir », selon une expression fort judicieuse du critique Bruno Versmisse. Christian Décamps se distingue aussi par son jeu de scène très particulier, exubérant et délirant, dans lequel on retrouve les influences d’Ian Anderson (Jethro Tull) ou Peter Gabriel (Genesis). Décamps emprunte beaucoup à l’art de Gabriel, notamment sa dimension théâtralisée et son recours fréquent à des accessoires scéniques (costumes, masques et chapeaux pour Gabriel, petites marionnettes pour Décamps). On retrouvera d’autres émules en France de cette fusion rock-théâtre, notamment Dominique Le Guennec, chanteur du groupe orléanais Mona Lisa.

Heaven Road, Mai 1973

A l’époque où Heaven Road assure sa première partie à Château-du-Loir, Ange a déjà à son actif quatre 45 tours (dont un autoproduit) et un premier album, « Caricatures », paru en 1972 chez Phillips. La même année, Ange figure également sur la compilation du Golf Drouot « Groovy Pop Session » (avec Abracadabra, Pulsar, Tac Poum Système, les Moonlights et Absinthe), puis participe à la tournée d’été de Johnny Hallyday, le « Johnny Circus ». Ange bénéficie donc d’un certain succès d’estime, qui sera confirmé en 1973 avec la parution de son deuxième album, l’excellent « Cimetière des Arlequins », qui comprend notamment l’extraordinaire reprise de « Ces Gens-Là » de Jacques Brel. A ce stade, Ange incarne la revanche de la scène provinciale sur le parisianisme du show-business, démontrant au public et aux gens du métier que les groupes de la capitale n’ont pas le monopole de l’originalité et du talent. Ce parti pris d’indépendance et de provincialisme placera durablement Ange en marge de l’industrie du disque française, ce qui n’empêchera pas le groupe de poursuivre une carrière intéressante, faisant fi des modes et des revirements de la presse spécialisée.

André Beldent, 1er trimestre 1973

Heaven Road, qui est – rappelons-le – le groupe-phare de la région, découvre alors en ses terres une formation dont il ignore presque l’existence : « [Notre carrière] a démarré à la grande époque du Golf Drouot, à l’époque où des groupes comme Ange ou Mona Lisa fréquentaient les mêmes endroits que nous. On a peut-être eu le handicap de se retrouver avec un léger décalage par rapport à ces groupes-là. On faisait un peu le même style de musique qu’eux, sans savoir qu’eux existaient. Bon, on est arrivé un peu trop tard, je pense, dans le circuit. » [1] On peut effectivement trouver des points communs entre la musique de Heaven Road et celle de Ange, comme par exemple l’équilibre astucieux entre des rythmiques puissantes et des constructions harmoniques et mélodiques très riches, ou une inspiration majoritairement onirique. De plus, les deux groupes développent des formules sonores certes différentes, mais dont la spécificité repose largement sur l’emploi des claviers : les deux frères Christian et Francis Décamps, tous deux claviéristes, utilisent respectivement des orgues Hammond et Viscount, alors que de son côté, Jérôme est partout à la fois, à l’orgue, au piano, au cymbalet ou au clavinet !


Jérôme Lavigne sur scène, 1973

On pourrait légitimement imaginer que la rencontre avec le nouveau groupe-leader de la mouvance pop française puisse avoir eu une influence déterminante sur les membres de Heaven Road. Mais tant pis pour la légende, il ne s’agit point là d’une quelconque révélation : « Ça aurait pu, sans doute, si nous avions pris le temps de discuter avec ces quasi-pros, anciens galériens comme nous, les éternels amateurs… Mais je crois qu’on ne l’a pas fait parce qu’on n’y a même pas pensé. Nous avons dû être simplement impressionnés par le niveau de perfection atteint par… ces gens-là, sur le plan scénique, vocal et instrumental. Je parle surtout pour moi mais je crois qu’à cette époque nous n’avions pas une idée ou un projet très clair et précis pour le groupe, je veux dire pour un projet d’avenir à long terme suffisamment affirmé. » [2]

Le groupe passe la plus claire partie du premier semestre de l’année 1973 à travailler sur de nouvelles compositions, qui vont intégrer rapidement sa set-list et qui, pour certaines d’entre elles, y figureront assez longtemps. C’est le cas par exemple de « La Chasse Royale », ballade aux contours pop et aux relents médiévistes, avec un texte faussement rigolard, en réalité une critique sociale assez distanciée. Le titre « La Chasse Royale » fait également référence au quartier manceau du même nom, dans lequel réside à cette époque Yves Tribaleau. Heaven Road crée également à cette époque « Le Fou » et « Chienne de Vie », deux titres dans un registre rock plus basique que les compositions habituelles du groupe, et qui tranchent ainsi sensiblement avec le reste de son répertoire. Ces deux compositions seront pourtant jouées par le groupe à chacun de ses concerts, et avec beaucoup de plaisir, puisque celles-ci évoquent les racines rock & roll des quatre musiciens et leur offrent ainsi un exutoire, une sorte de récréation. Cette orientation choisie par Heaven Road avec « Le Fou » et « Chienne de Vie » n’est pas tout à fait innocente, puisque le groupe joue ainsi une nouvelle carte dans le cadre de ses démarches en vue de l’enregistrement d’un 45-tours, espérant convaincre d’éventuels producteurs avec ces deux morceaux qui présentent un potentiel commercial plus évident que ses autres compositions. Il existe un document sonore, issu des « Tribaleau Tapes », qui donne à entendre plusieurs prises instrumentales de « Le Fou », à un stade assez primitif de son élaboration.

Le samedi 12 mai, Heaven Road est à l’affiche d’un festival à la Halle au Boudin, à Mortagne (Orne), en compagnie d’autres formations locales, parmi lesquelles Kyste, Utopic, Bull ou A.C.T. Cette manifestation, le « Pré-Pop Life », qui rassemble quelque 500 spectateurs, est en fait un tour de chauffe pour le vrai « Pop Life » qui doit se tenir à Bellême dans l’Orne, le dernier week-end de juin. La presse locale, et tout particulièrement un journaliste pour le moins haineux, couvre l’événement de façon incendiaire. Pour qui s’interrogerait sur la manière dont la pop-music était perçue en 1973 par le public des musiques dites sérieuses, les quelques lignes qui suivent, extraites d’un quotidien ornais, seront riches d’enseignement : « […] Convaincus que la pop est un grand art, les organisateurs ont tiré la conclusion de la soirée : « Tous les amateurs de rythme et de musique sont là ce soir… » A moins de 10 km de cette soirée, cependant, au Pin-La-Garenne, grâce à deux musiciens, une centaine de personnes écoutaient alternativement du Couperin, Frescobaldi, Bach, tandis que ce même soir, près de 3000 personnes écoutaient le merveilleux Messie de Haëndel, admirablement interprété par la chorale Elisabeth Brasseur, l’orchestre de Caen et d’Alençon et des solistes de l’opéra de Londres : n’était-ce donc point de la musique (qui a survécu à plusieurs siècles) et les auditeurs n’aimaient-ils pas la musique ? Où en sera la pop-musique dans une centaine d’années ? » [3]

Henri Leproux

On a déjà eu l’occasion d’évoquer dans ces lignes le Golf Drouot et son importance capitale dans la culture rock française, mais on n’a guère parlé de celui qui a fait de ce club une véritable place forte de la musique de rythme en France. Au mois de janvier 1955, Henri Leproux, jeune barman, passionné de boxe et de musique, a le coup de foudre pour un golf miniature, situé à l’étage du café d’Angleterre, sis 2 rue Drouot. En quelques mois, il transforme ce petit lieu anonyme en une salle de concerts dans laquelle on verra se presser une jeunesse avide de rythme et d’électricité, en lieu et place des anciens habitués du mini-golf et du thé de cinq heures. Quelques milliers de concerts plus tard, le Golf Drouot aura à jamais acquis son surnom de « temple du rock », dans lequel tant de légendes se créeront. On comprend donc que Henri Leproux, directeur du Golf Drouot, soit un personnage archi-révéré dans le petit monde du rock français, en même temps qu’il incarne une sorte de parrain bienveillant pour tous les groupes qu’il verra passer sur sa scène. Le mardi 12 juin, Henri Leproux est au Mans, invité d’honneur au foyer de jeunes travailleurs « Le Relais », pour une soirée très particulière, organisée par de jeunes résidents et qui a pour thème la pop-musique. Vaste sujet, qui sera traité ce soir-là sur divers modes, diffusion d’un montage audiovisuel, débat et enfin concert. Leproux, aux côtés de quelques spécialistes de la pop-music, échange longuement avec les jeunes, notamment sur les difficultés d’implantation d’une musique pop typiquement française, face à l’hégémonie des groupes anglo-saxons. Pour illustrer les spécificités de la pop de chez nous, deux groupes locaux ont été invités à se produire en fin de soirée. On retrouve tout d’abord Kyste, puis une formation que Leproux n’hésite pas à présenter comme « le meilleur groupe français qui n’ait pas encore enregistré », et pour qui 1973 semble être « une année de choix et d’interrogation. Resteront-ils des amateurs ou entreront-ils dans le circuit commercial ? Quelque soit leur décision, il convient de leur souhaiter bonne chance, car que l’on apprécie ou non cette musique, il faut leur reconnaître un talent certain et ils méritent d’aller loin. » [4]

Satan, Changé, Mai 1973

Le groupe ainsi encensé par Henri Leproux n’est autre que Heaven Road, mais qui se présente ce soir-là au public sous un nouveau nom. Un nouveau nom qui sonne comme un coup de tonnerre, qui évoque des images d’autres mondes, qui convoque la folie, le fantastique, les légendes et la peur dans un même imaginaire puissant et intrigant. Rebaptisé Satan, le groupe affirme son ambition de sortir des sentiers battus et d’imposer une identité bien à part. Ce choix d’un nouveau nom n’a rien d’anodin et indique la volonté de se doter d’un fort potentiel d’identification, dans le but de marquer les esprits et ainsi de se démarquer des autres formations françaises, dont les noms de baptême témoignent souvent d’un manque certain d’originalité.

Satan, Cimetière de Changé, Mai 1973

Depuis ses premiers passages au Golf Drouot, Heaven Road s’entendait inlassablement répéter par Henri Leproux : « Prenez un nom français ! » Ce conseil était également repris en chœur par les membres de Dynastie Crisis, Jacky Chalard en tête, ce dernier finissant par soumettre au groupe une liste de patronymes en français. « Il fallait trouver un nom français, il y avait une conjoncture, c’était une question de mode aussi à l’époque. C’était aussi lié à l’idée de vivre de la musique, et sous la pression de pouvoir trouver des producteurs. » [5] Dans la liste fournie par Chalard, deux propositions, phonétiquement proches, semblent plus particulièrement intéresser Yves Tribaleau. Il donne alors au groupe le choix entre Sarah et Satan. « Je me souviens d’une discussion dans la chambre d’Yves Tribaleau. C’était dans l’air depuis un moment, et je me souviens qu’il a proposé le nom Satan, qu’il défendait bien l’idée, même si je crois qu’elle n’était pas de lui. » [6] Kick’s garde lui un autre souvenir de cette étape : « Je ne suis pas sûr que ça aie été une vraie volonté de notre part, et en tous cas, moi, personnellement, je me suis senti un peu exclu de ce genre de discussion. Satan, ça ne me plaisait pas du tout. Et je crois qu’on avait le choix, on a voté, mais on a voté entre la peste et le choléra selon moi, c’était entre Sarah et Satan. Sarah, ça ne me plaisait pas parce que c’est vrai qu’il fallait se déguiser, c’était l’époque Roxy Music et compagnie, donc il fallait se mettre des tas de trucs. Ça me branchait pas trop quoi, c’était le look Bowie, un peu équivoque, décadent. Ça ne me branchait pas du tout, je suis beaucoup plus binaire que ça, et je crois que Macson aussi, on aimait bien plutôt les choses simples, le rock, le blues. Et de l’autre côté, mais pour des raisons de marketing sans doute, c’était une réflexion qui m’échappait mais que je comprenais bien. Enfin, ce n’était pas la réflexion qui m’échappait mais la décision : c’est-à-dire que moi, j’étais contre mais ça s’est fait quand même. » [7]

Satan, cimetière de Changé, Mai 1973

Au-delà de son nom, c’est aussi l’image du groupe qui se trouve radicalement changée avec l’adoption du nom Satan. « Je comprenais bien pourquoi on changeait de nom, parce qu’effectivement Satan, ça sonnait bien, etc, mais je n’aimais pas cette idée de religion ou d’anti-religion, quel que soit le bout par lequel on le prenne » [8] « […] Ça nous permettait un peu de fouiller le côté visuel de notre spectacle, avec l’aspect parapsychologie, on avait fouillé ce côté marginal qui ressortait. » [9] Cette imagerie va se développer à plusieurs niveaux, tout d’abord sur le plan scénique. Le groupe va en effet agrémenter sa présentation scénique de quelques accessoires destinés à illustrer visuellement quelques-unes des multiples dimensions suggérées par le nom Satan. Ainsi, Sam et Jérôme arboreront des maquillages, tandis que Macson se produira couvert d’une grande cape. Kick’s, quant à lui, jouera la sobriété : « A un moment on s’est dit « tiens, on va se mettre des soutanes, ça va être rigolo » mais enfin bon… Moi je trouvais que ça se barrait dans des directions nulles, j’aimais pas du tout cette idée-là. » [10]

Satan, cimetière de Changé, Mai 1973

Le groupe repense également sa communication et fait réaliser une série de photos destinées à intégrer son nouveau dossier de presse. Les cinq musiciens se retrouvent donc au cimetière de Changé (Sarthe), et posent pour une demi-douzaine de clichés pour le moins surprenants. En effet, le groupe ne semble pas particulièrement à l’aise au milieu des croix et des pierres tombales. Même si Jérôme semble s’amuser à faire le clown en posant avec un crucifix, on lit le malaise sur le visage de ses compagnons qui ont bien l’air de se demander ce qu’ils font là… « On était maquillés, fardés, à faire des têtes de méchants ! Franchement on était tous assez beaux gosses, alors aller essayer d’aller jouer aux gros méchants… Bon, à part Macson, qui avait un peu un look à la Zappa, on était de bons garçons, gentils et tout… Je n’aimais pas cette image, le côté noir. » [11] La nouvelle affiche du groupe reprendra l’une des photos réalisées lors de cette séance. On y voit Macson, Kick’s, Sam, Miror et Jérôme, rassemblés autour d’un caveau. Les regards sont maussades, et tout particulièrement celui de Jérôme, assis sur la stèle, les poings serrés. Le dossier de presse constitué par Yves Tribaleau va même encore plus loin. Comme sous-titre au nom du groupe, on peut lire « Satan : esprit tentateur, prince des démons, dieu des ténèbres, roi de la folie méchante. Je prends sur moi tout le mal qui se fait et le restitue à ceux qui veulent m’entendre ; je suis cinq musiciens et je veux que l’on m’écoute car j’ai beaucoup à dire ; ma musique est la tienne et par moi tu t’exprimes. » Effet garanti dans les rédactions de la presse sarthoise de l’époque … Toujours est-il que les membres du groupe ne partagent pas vraiment les options de leur manager quant à la promotion de leur musique. « Franchement, l’affiche dans le cimetière, ça m’a moins choqué ; ce que je trouvais dommage à l’époque, c’était cette mainmise de la part d’un management qui, finalement, s’est révélé pas très efficace et qui nous a imposé des choix qui, je trouve, ne convenaient pas tellement à la musique qu’on faisait. C’était un peu un déguisement, il fallait se déguiser soit en Bowie ou Bryan Ferry, soit faire un peu l’anti-Ange, mettre des toges ou des soutanes… Je crois qu’il fallait trouver un nom qui frappe, qu’on puisse le lier à un look qui frappe aussi, c’était vraiment une réflexion marketing, mais ça n’était que ça, à mon avis. Malheureusement ça n’était pas assez lié avec le contenu artistique. » [12] Yves Tribaleau reconnaît aujourd’hui : « Ça n’était pas forcément la bonne démarche. Ce n’était pas sur le plan musical, c’était juste en termes d’image, c’était plus en termes de vente, de marketing, on dirait ça aujourd’hui. Pas du tout au niveau du contenu musical. » [13]

« A un moment, on s’est dit « Tant pis, ça s’appelle Satan, c’est décidé, les affiches sont prêtes… » [14] Les fameuses affiches du cimetière de Changé commencent en effet à fleurir sur les murs. Celles-ci n’indiquent plus les contacts du manager du groupe, mais celles de son guitariste. En effet, Yves Tribaleau quitte le groupe en septembre 1973, pour des raisons qui diffèrent selon les versions. Selon l’intéressé lui-même, son départ serait motivé par des divergences d’ordre artistique avec le groupe. Pour les musiciens, il s’agit plutôt d’un désaccord sur leur management et la gestion de leur carrière, à l’image du changement de nom du groupe, qu’ils ont plutôt mal vécu. Quoi qu’il en soit, la raison première du départ d’Yves Tribaleau s’explique très simplement. Arrivé au terme de ses études à l’Ecole Normale, il décide de se consacrer définitivement à l’enseignement, parallèlement à des activités militantes.

Jean-Louis Briand, 1er trimestre 1973

A la rentrée scolaire 1973, Miror quitte lui aussi le groupe, pour des motifs sensiblement similaires. « Cette expérience [le changement de nom, NDA] a eu de l’influence sur Yves, qui a senti qu’il y avait là une possibilité de sortir de l’amateurisme, ce que voulaient Macson, Sam et Kick’s, d’ailleurs. Macson a décidé très tôt qu’il ne serait jamais enseignant, tout comme Kick’s. Mais on sentait aussi qu’on allait mettre le doigt sur un truc qui nous dépassait un peu. C’est un moment où j’avais besoin de repères après l’armée. J’aimais vraiment ce qu’on faisait, mais l’enseignement m’intéressait aussi beaucoup. Il fallait choisir. Et puis j’avais une copine à Paris, j’ai décidé de partir là-bas. » [16]

Ainsi, comme semblait le prophétiser le Maine Libre quelques semaines plus tôt, 1973 se révèle bel et bien « une année de choix et d’interrogation ». En l’espace d’un été, le groupe aura connu une mutation impressionnante : il change d’abord de nom, adopte une image radicalement nouvelle, perd son chanteur, se sépare de son manager et devient quatuor. C’est par conséquent une formation résolument autre qui entame la seconde moitié de l’année 1973.

Satan, Festival de Bellême, Juin 1973

On a tout de même pu découvrir ce qu’est la nouvelle orientation du groupe en tant que Satan, lors du festival « Pop-Life » qui s’est tenu à Courthioust, dans le canton de Bellême, le week-end du 28 au 30 juin. Cet événement, qui a connu son prélude lors d’une préchauffe à la Halle au Boudin de Mortagne le mois précédent, est une véritable réussite. Installé au milieu d’immenses champs des collines du Perche, le festival propose des concerts, mais aussi un ciné-théâtre, des expositions de photos, de peinture et d’artisanat. Quelque deux mille jeunes, venus de Normandie, de Sarthe, de Mayenne ou même de Paris, sont accueillis à bras ouverts par le prêtre du canton (qui organise le festival !), les cultivateurs (qui prêtent leurs champs !) et même le maire du village de Colonart-Corubert ! Cette bienveillance étonne et réconforte même, quand on sait les difficultés connues à cette époque par les organisateurs de festivals pop en France. La programmation musicale est également intéressante, alternant artistes folk, groupes pop, jazz, free-jazz et chanson française. Cette affiche se révèle même rétrospectivement assez prestigieuse, avec la programmation d’artistes significatifs tels que Valérie Lagrange, Philippe Val, Anne Vanderlove ou Denis Wetterwald. En ajoutant à tout cela une ambiance bon enfant et une météo ensoleillée, on obtint très logiquement un très bon festival. La semaine suivante, un quotidien local évoquera la manifestation avec un enthousiasme certain : « Au pays de la mesure et même d’un certain conformisme, des jeunes, par centaines, sont venus durant deux jours communier dans la religion supersonique et « franchir le mur de la raison ». […] Deux jours loin du monde super-organisé où il faut désormais attacher sa ceinture pour la sécurité. Un monde qui s’inquiète toujours de voir à côté de lui vivre des groupes différents. Comme un Pop Life. » [17] Dans la programmation pop du festival, on retrouve deux formations mancelles, Kyste et Satan, qui commencent à bien se connaître après quelques affiches communes. Si le passage de Kyste se déroule sans incidents, celui de Satan débute sur une panne de sonorisation. Alors que son équipement le lâche, le groupe doit faire patienter le public, pendant que Gus s’affaire sur le matériel récalcitrant. Quelques soudures concluantes plus tard, Satan débute réellement son concert et obtient un franc succès. Lors de son passage, le groupe interprète « Prologue », « Solitude », « O.S. », « La Nuit Liberté », « L’Enfant Triste », « Démence », « Le Point de Non-Retour », « La Chasse Royale », « Le Fou », « Chienne de Vie », pour terminer sur « Rock Your Mama ». Il existe quelques photos de cette journée. L’une d’entre elles, magnifique, montre Jérôme et Sam lors du soundcheck. Sur une autre, prise lors du concert, un Miror assis se déchaîne sur des derboukas, tandis qu’évolue à ses cotés la silhouette filiforme de Sam, étrangement grimé (les fameux maquillages) et le torse nu, orné d’une mystérieuse peinture représentant un trident. Derrière ses claviers, Jérôme, lui aussi maquillé, semble littéralement possédé.
Satan, Festival de Bellême, Juin 1973

C’est lors du festival de Bellême que l’on découvre une attraction peu commune, Thomas & Rouillon. Derrière ce nom se cache un duo folk, et deux amis du groupe. Pierre Thomas, surnommé Tom’s, connaît bien la bande de Heaven Road depuis l’époque de l’EN. Il a fait la rencontre du groupe en 1969 à la Maison Sociale du Mans, lors d’un concert auquel il participait lui-même avec la formation les Spirit’s, dont il était le chanteur plus ou moins attitré. Depuis, il suit régulièrement le groupe lors de ses concerts, et fait même partie du cercle de ses proches. Avec son ami Dominique Rouillon, grand féru de blues, il a monté un duo de guitares acoustiques, Framus Texan 6 et 12 cordes pour Tom’s, Fender 12 cordes pour Rouillon. Leur répertoire, qui a commencé à se constituer au début de l’année 1973, fait la part belle aux reprises de standards blues que les deux compères affectionnent, comme « You Don’t Love Me » ou « I’m A King Bee », mais emprunte également quelques titres aux Rolling Stones (« Play With Fire », « Honky Tonk Women ») ou à Chuck Berry (« Around & Around », joué dans un esprit bluesy très roots). Mais ce qui fait la particularité des concerts de Thomas & Rouillon, ce sont leurs compositions originales, entre chanson traditionnelle et folk, sur des textes oscillant entre le folklore rural et le détournement de thèmes publicitaires, de fables de La Fontaine (le tordant « La Cigale et la Fourmi ») ou de chansons d’autres auteurs (comme « Le Petit Requin », désopilant démarquage de « La Baleine Bleue » de Steve Waring). A l’occasion d’un concert au cinéma Le Club le 18 décembre 1973, un article de Mayenne 7 Jours fera d’eux la description suivante : « […] Thomas et Rouillon, des gars de la Sarthe ; un tandem fait de contrastes : Thomas, le petit gros moustachu, qui crie comme un matou en chantant le blues de Fleetwood Mac, acérant ses griffes sur sa guitare aux sons imprégnés de tristesse ; Rouillon, infiniment grand et maigre, aux cheveux longs, portant lunettes et qui compose les chansons, évoquant le folklore celte et le terroir sarthois (« un brave campagnard s’en va à la ville ») en s’inspirant de la musique médiévale » [18] Jean Théfaine, qui assiste également à cette soirée, remarquera : « Thomas et Rouillon […] ont le blues chevillé au corps. Je ne sais pas d’où ils nous arrivent, mais ce qu’ils font mérite l’attention. Techniquement, ce n’est pas mauvais du tout et le chanteur copie ses maîtres avec une certaine réussite. » [19] Pour en revenir au festival de Bellême, la participation du duo se fait donc à la faveur des défaillances du matériel de Satan. Les deux compères se trouvent dans le public ; ils sont venus pour voir Satan mais aussi dans l’espoir de s’inviter spontanément dans la programmation du festival. Cette deuxième option s’est révélée vaine, mais alors que Gus s’attaque à la réparation in extremis des amplis en panne, Lulu monte sur scène et décrète : « Tom’s, Rouillon, c’est à vous ! ». S’ensuit alors une bonne partie de rigolade, les deux compères « en flagrant délire » se lançant notamment dans une chronique hilarante du feuilleton politique et social de cet été 73, à savoir le mouvement de grève des ouvriers de l’usine Lip à Besançon, qui relance le débat sur l’autogestion.

De droite à gauche : Tom's et Rouillon, 1974

Si l’on a vu que 1973 était pour Satan une année de choix, d’interrogations et de changements, elle est plus que jamais placée sous le signe d’un travail acharné. Récemment installé dans une nouvelle fermette à Mézières-Sous-Lavardin, le groupe a retrouvé son rythme effréné marqué par les répétitions, la composition de nouveaux thèmes et arrangements, la conception de nouveaux effets scéniques. Chaque membre du groupe s’investit corps et âme dans le groupe, dont la dynamique s’est trouvée elle aussi transformée par les mutations de l’été précédent. De par son effectif réduit, Satan se découvre un nouveau fonctionnement, dans lequel le processus créatif, s’il est commun et démocratique, se concentre tout de même entre Jérôme et Macson, principaux compositeurs du groupe. Jérôme, qui n’a jamais caché son goût pour les sciences occultes (et en particulier le spiritisme), semble s’investir plus que les autres dans la dimension mystérieuse de Satan. Une atmosphère étrange se mêle parfois à la vie du groupe. La légende veut qu’un soir à la ferme, quelqu’un retrouvât dix allumettes brûlées plantées dans le beurre ; possible manifestation de l’esprit de Satan…

La vie à la ferme, circa 1973

Au-delà de ce type d’anecdote qui prête à sourire, le groupe va connaître à cette époque une situation particulière qui ne sera pas sans lui causer quelque préjudice. Il s’agit de ce que Kick’s appellait quelques lignes plus haut « l’anti-Ange ». On a vu que depuis quelques mois, Heaven Road / Satan a commencé à entrevoir de nouvelles possibilités artistiques. Les thèmes développés dans les compositions du groupe trouvent souvent leur source dans l’onirisme, évoquant les mondes du rêve (« O.S. »), de la folie (« Démence »), parfois du surnaturel (« O.V.N.I. »). D’autres évoquent la fuite (« Le Point de Non-Retour », « Histoire D’Un Espoir »), avec toujours une grande emphase, voire un certain pathos, qui font ressortir la dimension dramatique des textes et soulignent l’expressivité de la musique. A partir de ces univers, le groupe a l’idée de développer un spectacle qui s’inscrira dans l’esprit de ses compositions, afin de les illustrer, pourquoi pas les matérialiser sur scène. C’est dans cette optique qu’arrivent, dans un tout premier temps, les maquillages et costumes, qui font sortir les membres du groupe de leur simple statut de musicien, leur apportant un certain charisme supplémentaire. A cette époque, l’intérêt de Satan pour les techniques de la scène et du spectacle n’est pas isolé : en Angleterre, David Bowie ou Peter Gabriel (Genesis) travaillent déjà dans cette direction. En France, l’idée a été reprise et adaptée par Christian Décamps, leader du groupe Ange qui représente la référence première en matière de rock progressif symphonique à la française. Et Satan, comme toutes les formations françaises évoluant justement dans ce genre musical, sera ainsi systématiquement (et injustement) comparé à Ange, malgré qu’il n’existe que peu de similitudes entre les deux groupes. Ce malentendu est en fait surtout causé par leurs noms-même : beaucoup suspecteront le groupe manceau d’avoir choisi son nouveau nom en fonction de celui de Ange, dont il représente une possible antithèse. On ne peut d’ailleurs totalement écarter l’hypothèse qu’il y ait eu une volonté de se positionner par rapport à Ange en adoptant ce nom de Satan. Mais cette ressemblance s’ajoute à celles qui existent déjà entre les deux groupes, en termes de style musical, d’inspiration et de son. Et pour une partie du public ou de la critique qui n’a pas envie d’aller chercher plus loin que ces aspects de surface, ça fait déjà trop.

Jérôme Lavigne, Salle des Concerts du Mans, 14 septembre 1973

Mais l’on peut tout aussi bien tenter de comprendre ce qui distingue Satan de Ange. Tout d’abord, le niveau instrumental : en effet, à l’exception de l’extraordinaire vocaliste qu’est Christian Décamps, Satan n’a absolument rien à envier à Ange dans ce domaine, ses musiciens faisant preuve de qualités d’instrumentistes égales voire peut-être supérieures. Ensuite, les sources d’inspiration des deux groupes, si elles ont en commun l’onirisme, se révèlent tout de même bien différentes. Alors que l’univers de Ange est très marqué par le fantastique, le médiévisme et les traditions rurales, celui de Satan témoigne d’influences peut-être moins particulières, mais tout aussi déterminantes, comme celle de la littérature. Peut-être faut-il y voir un rapport avec le fait que les musiciens de Satan soient d’anciens étudiants, toujours est-il que leur musique fait régulièrement référence à des œuvres ou des auteurs bien spécifiques. Le meilleur exemple de cette source d’inspiration est l’une des nouvelles compositions du groupe, sur laquelle celui-ci aura travaillé d’arrache-pied durant une grande partie de l’année 1973.

Christian Savigny, 1er trimestre 1973

Cette composition s’appelle « La Nuit des Temps » et doit son titre au roman du même nom, écrit par René Barjavel et qui s’est vu décerner le Prix des Libraires en 1968. Cet ouvrage se révèle d'une importance considérable dans le contexte littéraire de l'époque, à plusieurs titres. Tout d'abord pour son caractère novateur, puisqu'il mêle plusieurs genres, tels la fiction et le reportage. Ensuite pour son thème, qui passionnera plusieurs millions de lecteurs, et qui s'inscrit parfaitement dans le courant de la science-fiction, très populaire à cette époque où sort également un autre chef d'œuvre du genre, le film "2001 : A Space Odyssey" de Stanley Kubrick. "La Nuit des Temps" raconte l'histoire fascinante de la découverte d'une civilisation d'un autre âge, enfouie au fond des glaces depuis 900 000 ans, et à l'origine de l'humanité suite à une guerre atomique. Il semble que l’idée d’adapter le livre en musique soit d’abord venue de Miror, mais elle rencontrera l’enthousiasme des autres membres de Heaven Road. Ceux-ci se lanceront alors dans la construction de plusieurs thèmes musicaux qui seront ensuite agencés de façon à constituer une sorte de fresque cohérente. « On a repris la trame de ce roman de Barjavel et, comme on fait un film, on a fait une musique, voilà. » [20] D’une durée avoisinant les dix minutes, « La Nuit des Temps » témoigne de la capacité des musiciens à collaborer dans un processus créatif, avec la mise en commun d’idées, selon la dynamique inaugurée deux ans auparavant avec « Soleils Couchants ». Et le résultat s’inscrit parfaitement dans l’état d’esprit du rock progressif de l’époque et de la dimension architecturale de ses modes de composition. « On a mis ça en relation avec différents thèmes qui devaient déjà exister, et après on a commencé à travailler sur le côté image. Image sonore, puis image visuelle, mais d’abord image sonore. » [21] Cette notion d’image ainsi évoquée par Kick’s n’est pas anodine dans la démarche créative de Satan, qui est orientée vers une approche très particulière de la composition. Satan, qui n’ignore pas les difficultés de la langue française à s’imposer de façon crédible dans le domaine de la pop-music, se confronte comme beaucoup d’autres à la question d’écrire des textes significatifs en français. Et si leurs textes (principalement dus à Macson) sont dans l’ensemble intéressants, les membres du groupe contourneront ce problème en privilégiant le langage instrumental, pour exploiter au maximum son potentiel d’expressivité. Ainsi, prolongeant la démarche qui avait abouti à la création d’un thème comme « O.S. », la musique de Satan se distinguera par sa grande puissance de suggestion et d’évocation dans ses peintures instrumentales. « […] C’était un petit peu la façade de ce qu’on voulait faire, c’est-à-dire, une musique d’une part visuelle et d’autre part très représentative d’un scénario, d’un concept, c’était comme un film, en fait […] » [22] Cette approche se révèle être très stimulante pour le groupe : « Ça me transportait, ça avait une signification particulière. On travaillait comme si on faisait de la musique de film ; j’ai toujours rêvé de faire de la musique de film, je me souviens de ça. » [23] Enfin, il est amusant de noter que René Barjavel avait initialement conçu « La Nuit des Temps » comme le scénario d'un film de science-fiction, suite à une commande du réalisateur André Cayatte. Le projet ne verra en fait jamais le jour, pour des raisons financières. Barjavel pouvait-il se douter alors que son ouvrage serait adapté cinq ans plus tard par un groupe de rock ?


Richard Fontaine, Salle des Concerts du Mans, 14 septembre 1973

Si Satan commence à définir des choix esthétiques très personnels pour sa musique, « La Nuit des Temps », par sa construction et ses arrangements, rappelle inévitablement quelques grands noms de l’underground progressif britannique. Par exemple, la première partie du morceau évoque le romantisme cosmique du Pink Floyd d’avant « Dark Side Of The Moon » ; l’une des illustrations de son influence manifeste sur le groupe manceau réside dans cette capacité à figurer en musique l’immensité, les grands espaces, à partir de thèmes très simples mais aux qualités presque allégoriques. Cette qualité commune n’est pas surprenante outre mesure, si l’on se réfère à l’intérêt considérable porté par Satan à la musique de film, alors que le Pink Floyd est notamment réputé pour ses illustrations sonores du cinéma underground (« More » et « La Vallée » de Barbet Schroeder, « Zabriskie Point » de Michelangelo Antonioni). Si les battements de cœur de l’introduction évoquent immanquablement les premières secondes de « Dark Side Of The Moon », l’inspiration floydienne se retrouve aussi dans les phrases de guitare de Macson, aux accents gilmouriens descendus en droite ligne de « Echoes ». Et tout comme le guitariste de Pink Floyd, Macson fait d’abord parler le feeling avant la technicité. La seconde partie de « La Nuit des Temps » est moins planante et plus aventureuse, marquée par une série de thèmes d’écriture relativement complexe, qui évoquent cette fois le Genesis du « Return Of The Giant Hogweed ». Enfin, le dernier thème du morceau est dominé par une ravissante mélodie et offre une conclusion émouvante, un final puissant. Satan présente « La Nuit des Temps » au public manceau lors de son spectacle de rentrée à la Salle des Concerts le vendredi 14 septembre ; ce thème deviendra dès lors son cheval de bataille, un passage obligé, attendu par le public à chacun de ses concerts. Le 22, le groupe effectue un nouveau passage au Golf Drouot, présentant au public parisien ses dernières compositions et son nouveau spectacle.

Au mois d’octobre, la MJC Le Mans-Centre organise un grand festival de musique populaire de trois jours qui se tient sous chapiteau, avenue François Chancel. La programmation est très éclectique, puisque l’événement accueille des groupes folkloriques bretons le 27, et des artistes pop, folk et blues les deux soirs suivants. Satan se produit dans la soirée du 28 octobre, à la même affiche que Thomas & Rouillon (filmés par FR3), Mona Lisa, Bill Deraime, Yvon Roussel, Jean Leguay et Bouzouki. La presse salue le courage de la MJC Le Mans-Centre qui a organisé cet événement alors qu’elle connaît à cette époque de grandes difficultés financières. Pour cette raison, les artistes ne percevront aucun cachet mais seront défrayés pour leurs séjours et déplacements. La manifestation connaît un succès certain, et l’on parle alors de nouveau départ pour la MJC.

Satan, Salle des Concerts du Mans, 14 septembre 1973

Le 30 novembre, Satan retrouve la Salle des Concerts du Mans pour présenter au public manceau son nouveau spectacle. La première partie est assurée par Denis Wetterwald, que Satan a rencontré l’été précédent lors du festival « Pop Life » de Bellême. Le concert est organisé par une association loi 1901 du Mans qui vient tout juste de se constituer. Celle-ci répond au doux patronyme de Peoria, certes le nom d’une ville de l'état américain de l'Illinois, mais aussi et surtout d’un morceau issu de l’album live « Earthbound » de King Crimson , paru en 1972. Avec d’aussi saines références, voilà une association qui promet d’être intéressante !

Peoria voit le jour le 9 novembre, par la volonté de quatre amis qui souhaitent réagir face à la rareté persistante des manifestations musicales rock, jazz ou de style contemporain sur Le Mans. Dans un de leurs premiers communiqués à la presse, ils font le constat suivant : « L’individu est réduit, mancellement et mensuellement, à ne recevoir que sa ration, sa pâtée divertissante, la petite bouffée d’un plaisir désuet et […] fort peu conséquent (Cornes de Clocheville, Mousquevents au Scooter, Trucs Z’en plumes ou à poil, Claudel et ses Claudettes, etc…etc…) ; les tentatives qui voudraient contribuer à une activité réelle accusent maintes difficultés, fléchissements… La MJC Pasteur, faute de crédits, est en train de s’éteindre. Autre effort contrarié : celui du Pâtis [petit cinéma de la rue d’Eichtal, dans le quartier du Pâtis Saint-Lazare, NDR] qui, tout en poursuivant son programme « art et essai », a informé les cinéphiles, depuis un certain temps déjà, de son manque de moyens, et s’est vu contraint de « varier » un peu plus ses affiches (introduction de films à succès). » [24]

L’objectif de Peoria est donc de promouvoir les musiques nouvelles (rock, jazz contemporain, free-jazz, musique concrète, recherche électro-acoustique) en organisant sur Le Mans des concerts d’artistes d’avant-garde, en mobilisant le public manceau sur une certaine forme de réflexion sur la culture. L’association entend également apporter une aide, un accompagnement, aux groupes locaux expérimentaux et méconnus, et proposer à long terme d’autres types de spectacles (théâtre, cinéma). La démarche de Peoria s’inscrit dans une dimension culturelle militante que l’on retrouve dans les initiatives d’autres associations telles que Aspekt (Orléans), dans le sillage du Rezo Zero, le premier circuit d’action culturelle parallèle en France, et dont la coordination est assurée par Annecy Jazz Action. Afin de monter leur association dans les meilleures conditions, les membres de Peoria ont même pris contact au préalable avec Giorgio Gomelsky, légendaire manager des Yardbirds et des Rolling Stones aux jours du Crawdaddy Club de Richmond, et qui en 1973, gère les affaires de Magma. Celui-ci leur prodiguera notamment de précieux conseils concernant le fonctionnement des associations à but non lucratif, en termes de droit juridique, de fiscalité, de comptabilité, ou de droits d’auteurs.


Richard Fontaine, 1er trimestre 1973

Dès la constitution de l’association et sa déclaration en préfecture, Peoria organise donc son concert de lancement, dont Satan et Denis Wetterwald se partagent l’affiche, le 30 novembre à la Salle des Concerts. Le spectacle est censé répondre à quatre objectifs : un départ efficace financièrement, artistiquement convaincant, qui apporte quelque chose de nouveau et qui s’inscrive dans la logique du projet « contre-culturel » de l’association. Pourtant, le choix de Satan pour ce concert de lancement suscite une polémique au sein de l’association : l’un de ses membres craint de s’écarter du cahier des charges que Peoria avait établi, en termes d’exigences artistiques. Dans un courrier qu’il adresse à ses compagnons, il décrit Satan comme « un groupe « moyen », qui a bien digéré techniquement et assumé les stéréotypes (par exemple, le truc décadent) » [25], mais « qui n’a rien de nouveau dans le département, ni rien de novateur non plus » [26].

On peut légitimement s’étonner de voir Heaven Road / Satan ainsi pris en défaut d’originalité et d’innovation, alors qu’il s’agit justement d’une des seules (pour ne pas dire la seule) formations rock locales qui aient fait le choix d’expérimenter des formes d’expression musicale relativement nouvelles et exigeantes. Peut-être faut-il voir là une manifestation du snobisme qui agite à cette époque une certaine frange du public, pour lequel il n’y a point de salut hors des formes extrêmes de l’avant-garde (free-jazz, musique concrète). Ceci viendrait également contredire la fameuse réputation d’« intello » de Heaven Road / Satan…

Quoi qu’il en soit, le concert remportera un assez beau succès, puisqu’il rassemblera plus de deux-cents spectateurs dans la petite Salle des Concerts. Peoria s’en tirera avec un déficit – raisonnable – de trente francs, mais ne se découragera pas. En effet, l’association annonce aussitôt à la presse qu’elle ambitionne de programmer sur Le Mans des formations comptant parmi la fine fleur de l’underground progressif français, Contrepoint, Troc, Zao, Magma ou Gong ! Et effectivement, Peoria tiendra ses promesses et organisera, sur la première moitié de l’année 1974, la venue au Mans de Zao (le 10 janvier 1974), Gong (8 février) et Nucleus (11 avril). Peoria prendra même un sacré bouillon à l’occasion de l’annulation d’un concert de Magma, programmé à la date du 6 avril au Théâtre Municipal, mais suspendu pour cause de deuil national suite au décès de Georges Pompidou. Parallèlement, Peoria jouera durant quelques mois un rôle d’agent pour Satan, lui décrochant quelques engagements intéressants dont nous reparlerons.

André Beldent, Salle des Concerts du Mans, 14 septembre 1973

Lors de ce concert du 30 novembre, Satan présente au public manceau quelques-unes de ses nouvelles compositions. Celles-ci se situent encore dans un registre fortement empreint d’onirisme, à l’image de « Cauchemar », dont le texte est une petite merveille :

Sa bouche de feu étrangle ma vie
Sous ses dents de lumière je me sens tout petit
Est-ce un homme, une femme qui croque ainsi mon cœur
Ou bien quelque machine, monstre venu d’ailleurs ?
Lorsque le silence revient
Je suis là, je ne comprends rien
Tout tourne autour de moi
Et je te vois…

Tu approches de moi, irréelle beauté
Tu me parles tout bas, et puis tu disparais
Je vois dans un miroir ce qui reste de moi
Une ombre triste et noire, l’ombre de mon effroi
Dans une aveuglante clarté
J’ai peur, je ne sais où aller
Et puis soudain le noir se fait
Je me réveille.

Satan, Salle des Concerts du Mans, 14 septembre 1973

A cette époque, Satan crée sur scène une autre composition importante, « Le Voyage », qui résume assez bien la vision musicale de Jérôme, fortement influencée par le courant progressif symphonique. Au lieu d’une construction classique avec couplets et refrain, la structure explore un déroulement inhabituel, avec une succession de thèmes variés, dont la particularité réside dans la diversité des climats et des ambiances. Plus encore que « La Nuit des Temps », « Le Voyage » témoigne de l’influence de ce rock progressif britannique (Genesis, Yes, Gentle Giant), par ses audaces et sa fougue, avec ses ruptures de rythme et ses développements alambiqués. Les textes sont eux aussi très intéressants, consacrant avec assez de bonheur la rencontre de l’épopée et de la science-fiction, sur une série d’images poétiques très évocatrices, même si l’ensemble n’est pas exempt d’une certaine naïveté. Avec « Le Voyage », Satan dresse le premier portrait d’un héros picaresque, le passeur de temps, qui illustre cette fascination des membres du groupe pour le thème de la temporalité, qui se trouvait déjà à la base de « La Nuit des Temps » et que l’on retrouvera plus tard dans une composition comme « L’Aigle ». Comme chaussé de gigantesques bottes de sept lieues, le héros passe d’une époque à l’autre, d’un monde au prochain, toujours sur le mode de la rupture. Lassé de sa vie sur Terre, le voyageur s’embarque pour un périple dans l’espace, au terme duquel il fera la découverte d’une planète enchanteresque, avant de regagner la Terre en proie à l’apocalypse du monde du futur. Les vocaux de Macson, emphatiques et dramatiques, sont dotés d’une puissance et d’une force de conviction assez rares, contrastés par les harmonies vocales de Jérôme, Kick’s et Sam. « Le Voyage » correspond en tous points à la description que donne à l’époque Satan de sa musique, « […] très personnelle, tantôt agressive, tantôt douce, faite de violence et de beauté. » [27]


Satan, sur les planches Golf Drouot, 14 décembre 1973

Le vendredi 14 décembre, Satan retrouve la scène du Golf Drouot à l’occasion du Super Tremplin, parrainé par la revue spécialisée Extra. En compétition avec les cinq autres « meilleurs groupes amateurs du moment » Climats (Nord), Tangerine (Nice), Novalis (Chantilly), Apocalypse (Paris) et Quatre Vents (Meudon), Satan remporte la palme à l’unanimité du jury. Extra fait le compte-rendu suivant : « Satan l’emporta grâce aux qualités évidentes de son chanteur et de ses musiciens qui réussirent à ne pas lasser les spectateurs. Satan joue une musique personnelle inspirée des « grands planants ». Néanmoins, il reste beaucoup de chemin à ces musiciens avant d’atteindre les étapes supérieures de ce métier. Le travail devrait pouvoir donner à Satan une certaine solidité, qui effacerait ses péchés de jeunesse. » [28] Le groupe est invité à recevoir son prix lors d’un cocktail le jeudi 20 décembre, toujours au Golf Drouot, et gagne également un orgue offert par la firme Farfisa. « Après le tremplin, on avait été à Paris, on avait été accueillis par la presse, on pensait que c’était parti, on y croyait. » [29]

Satan, début 1974



[1] André Beldent, interview 15/05/99, émission « Progfest » (Radio Alpa)
[2] Jean-Louis Briand, mail 05/01/05
[3] coupure de presse non-référencée
[4] Maine Libre, 13/06/73
[5] Yves Tribaleau, interview 24/03/04
[6] Jean-Louis Briand, interview 24/03/04
[7] Christian Savigny, interview 25/03/04
[8] Id.
[9] André Beldent, interview 15/05/99, émission « Progfest » (Radio Alpa)
[10] Christian Savigny, interview 25/03/04
[11] Jean-Louis Briand, interview 24/03/04
[12] Christian Savigny, interview 25/03/04
[13] Yves Tribaleau, interview 24/03/04
[14] Christian Savigny, interview 25/03/04
[15] Richard Fontaine, interview 23/03/04
[16] Jean-Louis Briand, interview 24/03/04
[17] coupure de presse non-référencée
[18] Mayenne 7 Jours, 29.12.73
[19] Ouest-France, 21.12.73
[20] André Beldent, interview 15/05/99, émission « Progfest » (Radio Alpa)
[21] Christian Savigny, interview 25/03/04
[22] André Beldent, interview 15/05/99, émission « Progfest » (Radio Alpa)
[23] Richard Fontaine, interview 23/03/04
[24] Communiqué de presse association Péoria, date inconnue (3ème trimestre 1973)
[25] Archives association Peoria (3ème trimestre 1973)
[26] Id.
[27] Maine Libre, 30/11/73
[28] Extra n°39, 02/74
[29] Richard Fontaine, interview 23/03/04